Actualité artistique

Banksy, Turner, Freundlich : 5 expositions à visiter à Paris ce week-end

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Depuis le 11 mai, la vie culturelle parisienne peine à redémarrer. Après avoir écumé toutes les visites virtuelles et fait le tour de votre quartier, découvrez 5 idées de sorties arty pour occuper intelligemment les week-ends à venir dans la capitale. Pour rappel, avant votre visite, veillez à contacter l’institution afin de prendre connaissance des conditions d’accueil et mesures sanitaires mises en place durant le déconfinement.

1. « Otto Freundlich, la révélation de l’abstraction » au musée de Montmartre

Les week-ends ensoleillés sont l’occasion rêvée pour visiter le temps d’une journée un quartier parisien. En l’absence des touristes étrangers, épidémie de Covid-19 oblige, partez sur les traces de l’âge d’or culturel montmartrois. Après être passé devant le Lapin agile, et si vous faisiez une pause au musée de Montmartre (Paris XVIIIe arrondissement) ? L’institution située à deux pas du Sacré-Cœur rouvre ses portes le 30 mai. Remontez dans le temps pour revivre l’histoire de la Butte en visitant l’atelier de Suzanne Valadon et les collections permanentes du musée. Jusqu’au 31 janvier 2021, vous pourrez également découvrir l’œuvre d’Otto Freundlich, artiste précurseur de l’Art moderne, dans l’exposition hommage « Otto Freundlich, la révélation de l’abstraction ».

Otto Freundlich au musée de Montmartre par Agathe Hakoun (2020)

2. « The World of Banksy » à l’Espace Lafayette-Drouot

Après être resté confiné chez vous pendant près de deux mois, faites le plein de Street Art, et (re)découvrez l’œuvre du plus célèbre des Street Artistes anonymes. L’Espace Lafayette Drouot (Paris IXe arrondissement) vous emmène dans l’univers de Banksy avec l’exposition « The World of Banksy », prolongée jusqu’au 31 décembre. Dans cette expérience immersive, vous trouverez près de 100 œuvres reproduites de l’artiste, de La Jeune Fille au ballon rouge au Rat au cutter.

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Immersive exhibition « The World of Banksy » wall reproduction to Space Lafayette Drouot, Paris. Banksy is not associated with this event. #banksy #fakebanksy #urbanart #arturbain #urbanwall #arteurbano #dessin #drawing #graffiti #wheatpaste #pasteup #streetart #streetartparis #parisstreetart #streetartistry #streetarteverywhere #streetartandgraffiti #graffitiart #fake #children #streetartparis #tv_streetart #jj_urbanart #graffiti_n_wallart #rsa_graffiti #be_one_urbanart #total_urbanart #streetartchat #urbanvibescommunity

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3. « Bêtes de Scènes » à l’Espace Monte-Cristo

Depuis le 15 mai, l’espace Monte-Cristo de la Villa Datris (Paris, XXe arrondissement) présente l’exposition gratuite « Bêtes de scène » qui compte plus d’une cinquantaine de sculptures d’animaux réalisées par des artistes contemporains. Jusqu’au 2 septembre, montez dans cette arche de Noé rocambolesque et déambulez entre le bestiaire anthropomorphe de Françoise Petrovitch, la Poule de César ou encore le Plastic Elephant de Bordalo II.

Bordalo II, Plastic Elephant, Courtesy Galerie Mathgoth

4. « Turner : peintures et aquarelles de la Tate » au musée Jacquemart-André

Les amateurs de peinture de paysage vont être ravis. Fermée seulement quelques jours après son ouverture, l’exposition événement « Turner : peintures et aquarelles de la Tate » a rouvert ses portes le 26 mai dernier au musée Jacquemart-André (Paris VIIIe arrondissement). Plongez dans 60 merveilleuses aquarelles et une dizaine d’huiles sur toile de Joseph Mallord William Turner (1775-1851), un des inventeurs du paysage moderne. Ces œuvres, conservées à la Tate de Londres (qui abrite la plus grande collection de Turner au monde) sont ici montrées pour la première fois en France. Un régal.

J. M. W. Turner, Une Villa. Clair de lune (Une villa un soir de bal) pour L’Italie de Samuel Rogers (détail), vers 1826–1827, crayon et encre, graphite et aquarelle sur papier, 24,6 x 30,9 cm Tate Photo ©Tate

5. « Monet, Renoir… Chagall. Voyages en Méditerranée » et « Yves Klein, l’infini bleu » à l’Atelier des Lumières

Pour celles et ceux qui préfèrent les expositions numériques immersives, l’Atelier des Lumières (Paris XIe arrondissement) a rouvert le 26 mai avec les expositions « Monet, Renoir… Chagall. Voyages en Méditerranée » et « Yves Klein, l’infini bleu ». Pendant 40 minutes, voyagez dans la Méditerranée des grands maîtres de l’histoire de l’art parmi les peintures lumineuses de Monet, Renoir, Bonnard, Seurat, Matisse et Chagall, avant d’entrer dans les couleurs d’Yves Klein (1928-1962), encore plus éblouissantes.

Pierre-Auguste Renoir, Bal du moulin de la Galette (détail), 1876, huile sur toile, 131 x 175 cm, musée d’Orsay, Paris ©Agathe Hakoun

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Disparition du poète libanais Salah Stétié, ami des artistes

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« Grand passeur de culture méditerranéenne, ancien diplomate, Salah Stétié n’a eu de cesse de tisser des ponts entre l’Orient et l’Occident et de prôner la paix », a expliqué François Commeinhes, le maire de Sète, à propos de celui qui fut le président d’honneur du festival Voix Vives. Né en 1929 à Beyrouth, Salah Stétié est l’une des voix capitales de la littérature d’expression française. Tout à la fois poète, penseur, esthète, critique littéraire et traducteur, il occupe une place très importante pour tout ce qui touche à l’écrit.

Passé en France par l’École pratique des Hautes Études auprès de Louis Massignon, il se passionne pour la littérature et la mystique arabes, en particulier pour le soufisme. Très vite, il apparaît dans l’équipe des Lettres nouvelles de Maurice Nadeau et Maurice Saillet. Il publie Le Voyage d’Alep au Mercure de France.

Proche du monde de l’art

De René Char à Yves Bonnefoy, il croise tous les écrivains proches du milieu de l’art. Côté artistes, il rencontre André Masson et Nicolas de Staël au salon de Suzanne Tézenas, puis le sculpteur César et les peintres Zao Wou-ki, Pierre Alechinsky, Antoni Tapies, Roger-Edgar Gillet ou Rachid Koraïchi. Après un retour au Liban où il enseigne à l’Académie libanaise des Beaux-Arts, fait paraître « L’Orient littéraire et culturel » et devient critique d’art, il se lance dans la diplomatie et est nommé conseiller culturel du Liban à Paris puis délégué permanent du Liban à l’Unesco. Il fera tout son possible pour sauver les temples d’Abou-Simbel en Égypte face à la montée des eaux du Nil, suite à la construction du barrage d’Assouan. Il publie Les Porteurs de feu en 1972 chez Gallimard. Des Pays-Bas au Maroc, il poursuit son action diplomatique jusqu’à sa nomination au poste de secrétaire général du ministère des Affaires étrangères au Liban.

Livres d’artistes

Les livres de Salah Stétié ont souvent été illustrés par ses amis artistes. Parfois, le chemin était inverse et c’est lui qui écrivait à partir des œuvres qu’il  recevait de ses relations du monde de l’art. Il a écrit, entre autres, Habiter Vermeer en 1995, Goudji en 2011, Peignant la terre en 2013 ou Oasis entre sable et mythes en 2016 avec des photographies de Jean-Baptiste Leroux. D’où l’importante donation qu’il a faite au musée Paul Valéry de Sète dont il était très proche grâce à l’infatigable directrice du lieu, Maïthé Vallès-Bled. En 2017, le poète libanais a donné 70 œuvres (de Claude Viallat à Richard Texier), 14 manuscrits et 187 livres à l’institution qui lui a dédié une salle particulière. Quatre ans auparavant, le musée lui avait consacré une exposition sur ses liens avec l’art, où les œuvres de Kijno voisinaient avec celles de Jan Voss et Woda.

« Paul Valéry et moi sommes tous deux des poètes de la Méditerranée, une des régions les plus importantes dans les enjeux de la guerre et de la paix dans le monde, soulignait Salah Stétié lors de cette donation à Sète. Merci Maïthé Vallès-Bled pour nous avoir fait connaître tout ce travail d’écriture entre Orient et Occident et pour avoir montré ces liens entre art et littérature. Merci également pour cet enrichissement formidable des collections sétoises grâce à votre travail au musée et au festival de poésie méditerranéenne. »

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Déconfinement phase 2 : quels changements pour la culture ?

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Depuis le 11 mai et le commencement du déconfinement progressif, de nombreux lieux culturels attendaient des annonces du gouvernement pour rouvrir au public. Au vu de l’amélioration de l’état sanitaire du pays face à la pandémie de Covid-19, plusieurs interdictions vont être levées dès le 2 juin. Parmi les nombreux sujets abordés par le Premier ministre, celui-ci a tout de même glissé quelques mots sur la situation de la culture.

Réouverture des musées et des monuments, fin de la limitation de déplacement à 100 km

« À compter du 2 juin, les musées et les monuments seront rouverts sur l’ensemble du territoire, le port du masque sera lui aussi obligatoire », déclare Edouard Philippe. Fini le flou plus ou moins artistique sur les questions de « petits musées », lieux ouverts ou fermés, zones rouges ou vertes… Dès mardi prochain, les institutions sont autorisées à recevoir à nouveau des visiteurs. Idem pour la limitation de déplacement à 100 km de chez soi, qui sera levée le jour suivant le week-end de la Pentecôte. Les Français qui attendaient le week-end prolongé pour sortir et faire le plein de culture ne seront pas pour autant déçus : les parcs et les jardins pourront rouvrir dès ce week-end sur tout le territoire.

Dès le mois de juin, « la vie culturelle va pouvoir reprendre plus largement », annonce Edouard Philippe. Mais, si les musées et les monuments ont le droit de rouvrir, le peuvent-ils réellement ? Pour accueillir de nouveau les visiteurs, les lieux culturels et patrimoniaux doivent faire respecter les gestes barrières, la distanciation physique et prendre des mesures sanitaires très strictes. Or, cela semble compliqué de pouvoir mettre en place ces obligations pour protéger le public et le personnel dans des musées non adaptés ou, du moins, qui n’ont pas les capacités pour.

EN DIRECT | Conférence de presse du Premier ministre @EPhilippePM sur la deuxième étape du #déconfinement. https://t.co/ECQbzZIzxz

— Gouvernement (@gouvernementFR) May 28, 2020

Depuis le 11 mai, un certain nombre de lieux culturels français accueille de nouveau des visiteurs, une nouvelle vague de réouvertures aura certainement lieu durant le mois de juin. Pour les musées internationaux, il faudra attendre encore un peu. L’ensemble des pays européens décideront le 15 juin de la réouverture ou non des frontières à l’extérieur de l’Europe et des mesures à prendre pour les frontières à l’intérieur du continent.

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Nomination de David Guillet au château de Fontainebleau

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« Après des études de lettres, de linguistique et d’histoire de l’art, David Guillet enseigne en Allemagne, à Berlin et à Sarrebruck, puis devient secrétaire général et directeur des cours de l’Institut français de Brême de 1983 à 1986 », rappelle à bon escient le château de Fontainebleau. Car, dans le milieu de l’art, on ne se souvient des débuts de David Guillet qu’à partir de 1986, quand il est chargé des relations extérieures du musée d’Orsay encore balbutiant. Quatre ans plus tard, il devient chef de la mission des relations publiques et affaires internationales à la Direction du patrimoine.

On le retrouve ensuite aux Galeries nationales du Grand Palais, toujours présent, toujours souriant. Puis il passe par la Drac Île-de-France (chef du service des musées), par la Réunion des musées nationaux (responsable du développement culturel), par le musée de l’Armée (directeur adjoint et directeur par intérim), puis par la Bibliothèque nationale de France (directeur du département du musée, des expositions et des manifestations).

Le Grand Fontainebleau

S’étant frotté à toutes ces structures muséales et attentif aux questions de transmission, David Guillet est prêt à renforcer l’équipe menée par Jean-François Hébert, le président du château de Fontainebleau, et par Isabelle de Gourcuff, l’administratrice générale, pour les grands projets muséaux. Il s’agit en effet du grand chantier de rénovation, des réserves et des collections ainsi que du redéploiement du musée Napoléon Ier. Enfin, le rapprochement entre Fontainebleau et La Malmaison devrait ouvrir de nouvelles perspectives passionnantes.

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Jeanne Hébuterne, artiste énigmatique et muse d’Amedeo Modigliani

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Au petit matin du 26 janvier 1920, dans le quartier du Panthéon à Paris, une fenêtre s’ouvre au cinquième étage dans une cour de la rue Amyot. Une jeune femme s’élance dans le vide. Son corps disloqué porte un enfant, mort lui aussi. Ce drame entre dans la légende de l’art moderne. La suicidée se nomme Jeanne. Fille d’Achille Hébuterne, comptable, et d’Eudoxie Tellier son épouse, elle fut la compagne d’Amedeo Modigiani de 1917 à la mort de l’artiste en 1920. Selon Marc Restellini, spécialiste du peintre, auteur du catalogue raisonné de l’œuvre de Jeanne Hébuterne, le geste fatal de celle-ci a contribué au mythe Modigliani : « La mort de Modigliani le 24 janvier 1920 fut brutale mais pas étonnante. Tuberculeux, il était malade depuis de longues années. […] Mais la mort tragique de Jeanne 24 heures après la disparition de celui-ci a en partie suscité, ou du moins cristallisé, la légende de l’artiste maudit. On a oublié le peintre moderne, l’intellectuel, pour ne retenir que l’artiste séducteur, “ joli ”. Et l’immense talent de Jeanne a été minimisé ».

L’arrivée en beauté dans le monde artistique

Née à Meaux en 1898, Jeanne Hébuterne baigne très tôt dans un climat artistique grâce à son frère André, peintre paysagiste. Elle étudie la peinture à l’Académie Colarossi, rue de la Grande-Chaumière, fameuse institution de Montparnasse. La blancheur maladive de son teint rehaussée par ses magnifiques cheveux châtain lui vaut le surnom de Noix de coco. Cette pâleur ajoute à sa beauté singulière. Avec ses yeux en amande, son nez droit et fin, l’ovale parfait de son visage posé sur la haute colonne de son cou, elle ressemble à une madone de Parmigianino revue par Brancusi.

Amedeo Modigliani, Jeanne Hébuterne avec un large chapeau, 1918, huile sur toile, 55 x 38 cm ©Wikimedia Commons

La tendresse et le silence

La jeune femme rencontre Modigliani lors du carnaval de 1917. L’artiste a vécu une violente passion avec une romancière anglaise, Béatrice Hastings. « Jeannette était à la fois la tendresse et le silence, la beauté et le pardon. […] Après les orages de sa liaison avec Béatrice puis les désordres de l’errance, Modigliani, déjà usé, trouvait auprès de Jeanne un havre de repos », écrit Daniel Marchesseau en 1981. Elle lui inspire quelques-unes des plus belles toiles de sa dernière période. La beauté maniériste de la jeune femme rencontre son idéal de beauté féminine. Il peint son portrait, la représente nue à plusieurs reprises, sans que son visage soit identifiable.

Jeanne n’est pas seulement belle et silencieuse. Elle est intelligente, elle a du caractère, et du talent ! « Composée de quelques tableaux, de beaucoup de dessins et de carnets magnifiques, son œuvre traduit une étonnante maturité, déclare Marc Restellini. Son frère André Hébuterne, bel artiste classique, a initié Jeanne à la peinture. La mobilisation de celui-ci en 1914 et sa longue absence ont sans doute été difficilement vécues par sa sœur. La rencontre de Modigliani en 1917 est venue combler ce vide. À l’âge de 15-16 ans, elle est déjà une artiste brillante, influencée par l’art de Maurice Denis et des Nabis. Modigliani tombe amoureux d’elle car il a perçu son talent. Il est attiré par les femmes artistes, les poétesses, les intellectuelles. Il aimait aider le talent, comme il l’a montré par ailleurs avec Soutine. Modigliani n’a pas été son maître. Il a été le soutien de cette jeune femme dont il avait perçu la fragilité, dans une relation aussi brève qu’intense. » Quelques tableaux de Jeanne seront vendus par Léopold Zborovski, poète, ami et marchand de Modigliani, ou par le peintre lui-même. Deux d’entre eux ont été acquis par Jonas Netter, un des premiers acheteurs de Modigliani.

Jeanne Hébuterne, Autoportrait, 1916, huile sur carton. Photo Wikimedia Commons

Une jeune femme psychologiquement fragile 

En juillet 1917, le couple s’installe dans un atelier rue de la Grande-Chaumière. Leur premier enfant naît l’année suivante à Nice où, devant l’aggravation de l’état de santé d’Amedeo, le couple passe l’hiver. Le temps est désormais compté pour Amedeo qui écrit sur une feuille contresignée par les amis Zborovski et Lunia Czechowska : « Je m’engage aujourd’hui 7 juillet 1919 à épouser Mademoiselle Jane [sic ]Hébuterne aussitôt les papiers arrivés ». La légende dit que mourant, il demandera à Jeanne de le suivre dans la mort. Ce prétendu « pacte » a fait oublier la santé psychique précaire de Jeanne. « Son suicide n’est pas un acte romantique, en soudaine réaction à la mort de Modigliani, poursuit Marc Restellini. Bien avant leur rencontre, la correspondance de Jeanne Hébuterne montre une jeune femme physiquement et psychologiquement fragile, déjà perdue. Sa pâleur était légendaire. Sa famille la savait suicidaire. Son frère André dormait dans sa chambre pour éviter le pire. Elle a échappé à sa vigilance au petit matin, alors qu’il dormait profondément. » Selon la volonté de ses parents, Jeannette fut enterrée dans la plus grande discrétion au cimetière de Bagneux. Sa tombe rejoignit plus tard au Père Lachaise celle du « prince de Montparnasse » qui n’avait pas eu le temps de l’épouser…

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10 sorties culture à moins de 100 km de Paris

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Depuis le 11 mai, difficile de trouver les lieux culturels qui ont rouvert près de chez soi. Après avoir écumé toutes les visites virtuelles et fait le tour de votre quartier, découvrez 10 sites culturels et patrimoniaux prêts à vous accueillir dans la limite des 100 km pour occuper intelligemment le week-end à venir. Pour rappel, avant votre visite, veillez à contacter l’institution afin de prendre connaissance des conditions d’accueil et mesures sanitaires mises en place durant le déconfinement.

1. Le château de Breteuil

Pour le week-end de la Pentecôte, et si vous faisiez une promenade féerique au château de Breteuil ? De Barbe bleue à Peau d’âne en passant par Cendrillon, plongez dans les contes de Perrault à travers sept histoires mises en scène dans le château. Rouvert depuis le 15 mai, le Monument historique et son parc, avec ses jardins remarquables à la française et à l’anglaise, vous attendent pour un retour en enfance, dans la vallée de Chevreuse, à Choisel (Yvelines).

Château de Breteuil côté nord et miroir d’eau. Photo Wikimedia Commons/Château de Breteuil

2. La Fondation Dubuffet

Rouverte depuis le lundi 25 mai, la Fondation Dubuffet est composée de deux sites accessibles au public : un à Périgny-sur-Yerres (Val-de-Marne), où les collections de la Fondation sont principalement regroupées aux côtés d’un village fait par Jean Dubuffet dans les années 1970, et un à Paris, dans un hôtel particulier du VIe arrondissement où des expositions temporaires et une sélection d’œuvres de l’artiste sont présentées aux visiteurs. Suite à la crise sanitaire, l’exposition « Ler dla canpane », qui célèbre la réouverture du site parisien après deux ans de travaux de rénovation, est prolongée jusqu’au 17 juillet. De quoi plonger dans l’art brut de Dubuffet le temps d’une visite.

Aujourd'hui, la Fondation Dubuffet à Paris rouvre ses portes au public.
Une occasion pour voir ou revoir l'exposition "Ler dla canpane".

Où? Fondation Dubuffet, 137 rue de Sèvres, 75006 Paris.
Quand? Du mercredi au vendredi de 14h30 à 18h.#notespourlesdéconfinés pic.twitter.com/POFT9dO88V

— Fondation Dubuffet (@DubuffetPress) May 25, 2020

3. Le Cyclop à Milly-La-Forêt

Et si le déconfinement progressif était l’occasion de (re)découvrir des trésors culturels cachés de nos régions ? Les amateurs de promenade dans les bois seront enchantés de partir à la chasse au Cyclop (1969-1994) de Jean Tinguely en collaboration avec Niki de Saint Phalle, également appelé Le Monstre, dans la forêt de Milly (Essonne). Bien que l’intérieur de la sculpture monumentale ne soit pas rouvert pour le moment, rien n’empêche de saluer cette tête de cyclope de vingt-deux mètres de haut, tout en respectant la distanciation sociale. Un lieu insolite à visiter à tout prix.

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Plus que 2 weekends pour profiter du Cyclop et de sa programmation avant la fermeture annuelle! Jusqu’au 4 novembre : Hans-Walter Müller / Francisco Infante / Sandrine Pelletier / Camille Llobet. #cyclop #lecyclop #lecyclopdejeantinguely #nikidesaintphalle #sculpture #sculpturemonumentale #forest #foretdefontainebleau #automne #couleurs #art #artcontemporain #derniersjours

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4. Le musée de l’atelier de Rosa Bonheur

Pour celles et ceux qui souhaiteraient partir sur les traces d’une des plus grandes artistes femmes du XIXe siècle, le musée de l’atelier de Rosa Bonheur vous attend dès le 29 mai. Plongez dans l’univers de l’artiste à travers le château Rosa Bonheur (Seine-et-Marne), qui semble être resté figé en 1899. Vous pourrez visiter l’atelier où Rosa Bonheur peignait auprès de sa lionne Fatma et son cabinet de travail où les odeurs de térébenthine imprègnent encore les murs.

5. La maison Jean Cocteau

Les alentours de Paris regorgent de maisons d’artistes. Parmi celles à ne pas manquer, découvrez la maison de Jean Cocteau (1889-1963), qui rouvre ses portes le 30 mai. Située à Milly-la-Forêt, non loin du Cyclop (de quoi faire d’une pierre culturelle deux coups), le site présente jusqu’au 1er novembre un ensemble constitué de 85 oeuvres « de et autour de Jean Cocteau ». Jusqu’au 12 juillet, la maison est même accessible gratuitement, en attendant son exposition temporaire. Vous pourrez ainsi déambuler librement dans le jardin et le rez-de-chaussée de la dernière demeure de l’écrivain.

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SAISON 2020 La maison Jean Cocteau sera ouverte du 30 mai au 1er novembre 2020. Le samedi et le dimanche, de 14H à 18H (dernière entrée à 17H30). Accès gratuit du 30 mai au 12 juillet, visite limitée aux jardins, verger et RDC de la maison. Port du masque obligatoire à partir de 11 ans dans l'enceinte du site. Salon de thé et boutique fermés.

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6. Le domaine de Dampierre-en-Yvelines

Dès le samedi 30 mai, le domaine de Dampierre-en-Yvelines donne rendez-vous aux aficionados d’André Le Nôtre et des grands espaces verts. Si le château, actuellement en restauration, ne peut être visité, ce n’est pas le cas de son parc forestier de 400 hectares et de ses jardins à la française de 90 hectares, dessinés par le célèbre jardinier du roi Louis XIV. De quoi prendre un grand bol d’air frais et de culture.

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Aujourd'hui c'est le printemps ! Malgré le confinement, promenez-vous dans la nature avec cette vidéo printanière du Domaine de Dampierre en Yvelines ! Réalisation : Wide Production

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7. Le musée de la Toile de Jouy

Les amateurs de lieux culturels insolites vont être ravis : le musée de la Toile de Jouy (Yvelines) a rouvert le 26 mai. Venez visiter le musée qui retrace l’histoire de la manufacture Oberkampf et de ses célèbres Toiles de Jouy, connues dans le monde entier. Jusqu’à juillet prochain, en plus d’une immersion dans l’art du textile, l’établissement vous fait découvrir le furoshiki, cette « tradition de pliage qui permet à tout objet, niché au cœur d’un carré de tissu, d’être transporté, emballé, offert » avec l’exposition « Furoshiki, la mode s’emballe ».

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L’exposition "Furoshiki : la mode s’emballe" est prolongée jusqu’à juillet 2020 ! Présente depuis le 6 mars 2020, cette exposition est un partenariat avec l’école de mode UEDA à Osaka. A l'occasion de cet événement, les élèves ont conçu un motif inspiré des toiles de Jouy pour emballer vêtements et objets selon la technique du Furoshiki, une tradition de pliage japonaise. #exposition #toiledejouy #visite #musee #ouverture #oberkampf #furoshiki #partenariat #tradition #japonaise #ueda #osaka #parcours #decouvrir #patrimoine #motif #impression

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8. L’abbaye de Chaalis

Pour celles et ceux qui préfèrent les escapes dans les édifices religieux, l’abbaye de Chaalis reçoit du public depuis le 21 mai. Fondé par le roi Louis VI le Gros au XIIe siècle, le site a traversé huit siècles d’histoire et de fastes grâce à ses différents propriétaires collectionneurs. Des ruines de l’abbaye cistercienne au parc romantique autrefois fréquenté par Gérard de Nerval ou encore Théophile Gautier, en passant par les collections de Nélie Jacquemart-André, prenez une respiration historique et artistique spirituelle dans l’abbaye de Chaalis.

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9. Le musée Millet

Il était un des premiers lieux culturels à rouvrir le 11 mai lors du premier jour de déconfinement. Le musée Millet (Seine-et-Marne) n’est autre que l’ancienne demeure du plus célèbre des peintres de l’École de Barbizon. C’est dans cet atelier, resté dans son jus, que Jean-François Millet (1814-1875) a élaboré L’Angélus (1857–1859) et Les Glaneuses (1857). Du maître de la peinture du XIXe siècle, ce musée privé a conservé des objets ainsi que des peintures de ses contemporains. Retour au XIXe siècle assuré.

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10. Le Mudo-Musée de l’Oise

À l’instar du musée Millet, le Mudo-Musée de l’Oise a également rouvert ses portes le 11 mai. L’institution départementale située tout près de la cathédrale de Beauvais, dans l’ancien palais épiscopal, compte notamment dans sa collection des sculptures médiévales picardes, des paysages de Camille Corot et d’Alfred Sisley, des céramiques de Jules-Claude Ziegler, une Vierge en buste (vers 1850) de Jean-Auguste Dominique Ingres ainsi que L’Enrôlement des volontaires de 1792 (1848-1852), une immense toile inachevée de Thomas Couture. En plus de son parcours permanent, le musée présente deux expositions temporaires : « La tenture de l’Histoire fabuleuse des Gaules. Trésor de la cathédrale de Beauvais », qui met en lumière cette suite de cinq tapisseries réalisées pour Nicolas d’Argillière, chanoine de la cathédrale de Beauvais, et « Trésors céramiques. Collection du Mudo-Musée de l’Oise. Du 9e siècle à nos jours », une préfiguration du parcours permanent dédié à la céramique, prévue fin 2020.

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[#MardiConseil] #AuMudo #jourdefermeture Depuis le #11mai, le @mudooise accueille de nouveau ses visiteurs de 13h à 18h pour le moment en raison du déconfinement progressif et dans le respect des mesures sanitaires mises en place. Alors dès demain, seul, en famille ou entre amis, rendez-nous visite pour (re) découvrir nos #collections ! L'entrée est gratuite. >> A l'image de tous les lieux publics, le port du masque est obligatoire pour toute personne en visite au musée. >> In the context of the global coronavirus crisis, the health and safety of our visitors and our staff are our greatest priority. Please, wear your mask during the visit (no masks available at the reception, sorry). Keep safe and stay tuned ! #museedepartementaldeloise #patrimoine #histoire #céramique #peinture #sculpture #BelleOise #oiseledepartement #museesdeshautsdefrance #hautsdefrance #museumcollections

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Tribune : Sauvegardons la maison et le jardin du peintre Dunoyer de Segonzac à Chaville

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Alors qu’un projet immobilier vise le jardin de la Maison de l’artiste André Dunoyer de Segonzac à Chaville, François Murez, président de l’association patrimoniale Chaville Parc Lefebvre, espère qu’une réflexion puisse être localement engagée autour de la revalorisation de l’œuvre de cet artiste indépendant.
Peintre, graveur et illustrateur, ami de Derain et de Dufy, Dunoyer de Segonzac a régulièrement exposé au Salon d’Automne et au Salon des Indépendants à partir de 1908. Il s’est également illustré lors de la Première Guerre mondiale en dirigeant l’atelier d’artistes-camoufleurs d’Amiens puis de Noyon.
Les œuvres d’André Dunoyer de Segonzac, peintures, estampes et dessins, sont présentes dans différentes collections de musées français : le musée d’art moderne et le Petit Palais à Paris mais également le musée du Domaine départemental de Sceaux. L’artiste est également présent dans les collections de prestigieuses institutions étrangères telles que le MoMA, le Metropolitan Museum of Art ou le British Museum. En 1976, deux ans après la mort de l’artiste, le musée de l’Orangerie lui consacrait une exposition rétrospective.

TRIBUNE

« André Dunoyer de Segonzac, peintre renommé, a vécu à Chaville (Hauts-de-Seine) de 1908 jusqu’à sa mort en 1974, dans une belle demeure entourée d’un grand jardin arboré, avenue Sainte-Marie. Si vos pas vous mènent à Chaville, vous n’y trouverez cependant rien qui vous interpelle sur ce peintre. Vous ne trouverez rien, d’ailleurs, qui vous interpelle sur les autres personnalités qui ont vécu, ou vivant encore, à Chaville. Citons dans le domaine de la culture : l’écrivain symboliste Marcel Schwob (1867-1905), la comédienne Pauline Carton (1884-1974), le poète surréaliste Philippe Soupault (1897-1990), l’écrivain engagé et Prix Renaudot 1946 Jules Roy (1907-2000), le dramaturge et Prix Nobel de littérature 2019 Peter Handke, et bien sûr André Dunoyer de Ségonzac…. Vous n’y trouverez pas grand-chose en fait qui vous invite à venir et vous n’y viendrez tout simplement pas. Le muguet et sa fête n’y sont même plus, vieille chanson oubliée…

Un nouveau lieu de culture près de Paris à imaginer

Cette demeure qui se libère, c’était l’occasion de créer un lieu de culture, avec un fonds d’œuvres, des souvenirs de ces personnalités, des témoignages de leurs œuvres. Un lieu proche de la Défense et de Paris, où pourraient se tenir, conférences, séminaires ou mariages, comme cela est fait à la Maison Derain à Chambourcy. La grande variété des personnalités qui traversent l’histoire de Chaville permettait de s’adresser à un large public qui, attiré par l’une d’entre elles, pourrait découvrir les autres.
Mais las. Un projet immobilier juteux va détruire le jardin et étouffer la maison. Le permis a été signé sans état d’âme pour ce lieu emblématique par Jean-Jacques Guillet, maire de Chaville, donnant ainsi au propriétaire du bien, conseiller municipal de sa majorité, le feu vert. La pancarte présentant le projet a été installée en pleine campagne pour les municipales, durant la pandémie. Le message est simple à retenir : au diable Dunoyer, au diable la culture et au diable le patrimoine de Chaville !

Redécouvrir l’œuvre de Dunoyer de Segonzac

Nous avons écrit, alerté, pétitionné, informé… Des riverains ont fait des recours pour contester ce permis sur certains points précis qui leur portaient nuisance. En vain. Bien sûr, cette maison et son jardin ne sont pas protégés par le Plan Local d’Urbanisme… Nous avons aussi écrit à Peter Handke, prix Nobel de littérature 2019, résidant à Chaville. Sa réponse amicale et compréhensive se conclut par cette phrase : « Il existe une surdité d’âme peut-être pas seulement fréquente à Chaville, mais ici quand même spéciale ».

Nous avons fait tout notre possible, en vain. Cet appel aux médias et aux professionnels de la culture est notre dernier recours. André Dunoyer de Segonzac n’est certes pas un peintre à attirer un million de visiteurs au Grand Palais mais la sensibilité de son œuvre, alliée à la promesse de découvrir son lieu de vie et de création, devrait attirer les passionnés et les curieux jusqu’à Chaville, et les toucher au plus profond de leur être. Peut-être est-il encore temps de classer en urgence cette maison d’artiste ou de réfléchir à d’autres solutions pour valoriser ce lieu ? »

François Murez
président de l’Association Chaville Parc Lefebvre

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Sublime Nature : Turner du dessin à la toile

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C’est sans doute le plus grand peintre anglais, jusqu’à Francis Bacon. Depuis la réouverture du musée Jacquemart-André, à Paris, le 26 mai, Joseph Mallord William Turner (1775-1851) est à l’honneur avec une exposition qui fait la part belle à ses merveilleuses aquarelles. Il fut l’un des « inventeurs » du paysage moderne, avec son compatriote John Constable et l’Allemand Caspar David Friedrich. Moderne, c’est-à-dire autonome et libéré de la théorie des genres qui, dans le système académique, plaçait la peinture d’histoire au sommet et le paysage au plus bas de l’échelle des valeurs. L’ambition de Turner fut de hisser le paysage, et donc sa propre peinture, au rang le plus haut. Et il accomplit cette tâche en œuvrant au sein même de la Royal Academy à Londres, où il enseignait la perspective et où il exposait régulièrement.

Des livres de voyages au drame de la nature

Formé, dans sa jeunesse, à l’exercice du paysage topographique, qui suppose une représentation fidèle des lieux dépeints, il met à profit ce savoir-faire – qui lui vaut nombre de commandes d’illustrations pour des livres de voyages en Grande-Bretagne et sur le continent – mais s’évade vite du cadre documentaire inhérent à cette imagerie pittoresque, pour explorer d’autres voies. Ce n’est pas la description des lieux qui l’intéresse, mais le drame de la nature, ses spectacles grandioses et souvent terribles, correspondant à cette catégorie esthétique nouvelle, le « sublime », théorisée par Edmund Burke. Ce sont des flots déchaînés, des tourbillons d’écume où s’abîment de frêles esquifs, des ciels noirs et déchiquetés, des clairs de lune livides, des montagnes vertigineuses, des avalanches titanesques et des orages à l’échelle cosmique…

J. M. W. Turner, Vue des gorges de l’Avon, 1791, crayon, encre et aquarelle sur papier, 23,1 x 29,4 cm Tate Photo © Tate

Aux catastrophes naturelles, souvent, viennent s’ajouter des tragédies humaines, naufrages, batailles, incendies… Contrairement à ses prédécesseurs du XVIIIe siècle, qui maintenaient le spectateur à distance du spectacle, Turner s’intéresse prioritairement à la vie des éléments eux-mêmes, qu’il expérimente directement et physiquement, ce qui lui permet d’obtenir de saisissants effets de réalité. Ainsi de ses peintures de mer avec leurs masses mouvantes et écumantes, en vue plongeante, où le spectateur se sent suspendu au-dessus du gouffre liquide, au seuil même de l’abîme. Ces effets sont inédits. Et nous sommes enclins à croire le peintre de bonne foi lorsqu’il raconte qu’il se fit attacher, pendant quatre heures, en haut du mât d’un navire, par mauvais temps, pour observer ce spectacle, et qu’il crut ne pas en réchapper. Vraie ou fausse, l’anecdote confirme quel est l’enjeu : éprouver les éléments et les phénomènes naturels, au plus près, afin d’en rendre compte picturalement, pour ainsi dire « de l’intérieur ».

J. M. W. Turner, La Vision de Colomb, pour les Poèmes de Samuel Rogers, vers 1830–1832, graphite et aquarelle sur papier, 23,2 x 31 cm Tate Photo © Tate

Ressentir le paysage

De même, ses voyages dans les Alpes se font-ils dans des conditions souvent aventureuses et sont-ils ponctués d’événements, tempêtes de neige, accident de voiture, nuits dans le froid, qui constituent une expérience de la montagne autre que purement visuelle. Le peintre se donne ainsi une des conditions essentielles pour renouveler, si ce n’est réinventer, la peinture de paysage : ce dernier n’est plus un motif à contempler, mais un milieu à ressentir, à vivre. L’expérimentation des éléments naturels permet d’accéder à une intelligence de la matière et des énergies qui la traversent, et au sentiment d’une globalité des forces qui régissent l’univers. Aussi, les plus extrêmes parmi ces paysages, et cela s’accentue au fil des décennies, sont-ils moins des vues de tel ou tel lieu, que des visions de l’infini, de l’informe, de l’ouvert. En cela, Turner est bien un artiste éminemment romantique. Un critique de l’époque écrivit, caustique, que Turner faisait des « peintures du rien (paintings of nothing) mais très ressemblantes ». Et tout un courant critique du XXe siècle vit en Turner le grand précurseur de l’abstraction. Cette interprétation se fondait sur les œuvres « pré-abstraites » trouvées après sa mort dans l’atelier de l’artiste. Le problème, c’est que ces toiles, datant de la dernière période, sont inachevées… Leur pseudo-abstraction relève donc d’une interprétation forcée, d’autant que l’on connaît l’attachement de l’artiste au sujet, aux références historiques et littéraires, et au contenu symbolique de ses tableaux. Il n’empêche. Ces toiles inachevées ne sont pas de simples « fonds », et l’on peut considérer que, même en l’état, elles expriment l’essentiel de la conception picturale de Turner, où l’espace transfiguré par la lumière se résout en pures couleurs.

Wiliam Turner, La Visite de la Tombe, exposé en 1850, huile sur toile, 91,4 x 121,9 cm © Tate

L’aquarelle au centre de l’œuvre

L’aquarelle était considérée comme un genre spécifiquement anglais et allait de pair avec le goût pour la peinture de paysage manifesté par cette nation dès le XVIIIe siècle. À l’époque de Turner, de nombreuses sociétés d’aquarellistes voient le jour. Lui-même, ayant débuté en faisant des aquarelles topographiques pour des architectes, devient rapidement un grand virtuose de cette technique. L’aquarelle a un public, des amateurs, un marché. Turner a peint de nombreuses aquarelles « d’exposition », parfois très grandes (jusqu’à un mètre de longueur), pouvant aborder des sujets ambitieux (La Bataille de Fort Rock) et être exposées à la Royal Academy, à l’égal de peintures à l’huile. Il exécute aussi de très nombreuses aquarelles commerciales destinées à être gravées et éditées. Mais la petite boîte d’aquarelle qu’on glisse dans sa poche est, avec le carnet de croquis, l’outil indispensable au peintre voyageur qu’est Turner. Il remplit ses carnets d’innombrables croquis qu’il reprend à l’aquarelle, une fois rentré à l’auberge ou à l’atelier. C’est là, véritablement, la première pensée en couleurs de l’œuvre à venir, tableau ou gravure. Il arrive aussi que l’aquarelle n’ait d’autre finalité qu’elle-même, l’artiste la réalisant « pour son propre plaisir », selon les mots de John Ruskin, le grand défenseur de Turner, qui établit l’inventaire des œuvres sur papier de sa succession. Un autre témoin a décrit le peintre au travail, menant de front plusieurs feuilles à la fois : « Après les avoir plongées dans l’eau, il dispersait les couleurs sur le papier encore humide… Son processus d’achèvement était merveilleusement rapide, car il indiquait ses masses et incidents, rehaussait les lumières ou les grattait avec l’ongle, et faisait glisser les couleurs et multipliait les hachures et les pointillés jusqu’à ce que le dessin soit terminé ».

William Turner, Coucher de soleil, vers 1845, aquarelle sur papier, 24 x 31,5 cm ©Tate

L’exposition montre bien comment, par sa transparence, la pureté chromatique et l’importance du blanc du papier, qui garantit une luminosité maximale, mais aussi par son économie de moyens et ses processus simplificateurs, l’aquarelle a conditionné l’évolution de la peinture de Turner, progressivement gagnée par les couleurs intenses, le jaune et le blanc aveuglants de la lumière solaire.

Découvrez les autres articles parus dans notre numéro d’avril. « Christo emballe Paris » « La Samaritaine : renaissance d’un chef-d’œuvre de l’Art Nouveau »

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Rousseau, Vallotton, Picasso : l’Afrique des avant-gardes

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La rencontre avec l’objet exotique rapporté des colonies par des missionnaires ou des naturalistes, la constitution des musées d’ethnographie à partir des années 1870 dans les grandes villes d’Europe occidentale, le contact (visuel, du moins) avec les populations indigènes par le biais des expositions universelles nourrissent, à partir de la fin du XIXe siècle, un fantasme de l’ailleurs comme retour à la nature et à l’être originel. Le modèle par excellence de l’artiste possédé par ce fantasme est Paul Gauguin, qui quittait définitivement l’Europe en 1891 à la recherche d’un Éden terrestre et d’une population préservée du conditionnement rationaliste européen. Ses espoirs, nous le savons, seront déçus, mais il définira à la place une nouvelle esthétique dite primitiviste, ainsi qu’une nouvelle image de l’artiste comme « sauvage ».

Paul Gauguin, Aha oe feii ? (Eh quoi ! Tu es jalouse ?), Tahiti, Papeete, été 1892, huile sur toile, 66 × 89 cm, musée d’État des beaux-arts Pouchkine, Moscou.

Le Douanier Rousseau : fantasmes de terres étranges

L’équation entre ce vocabulaire formel simplifié et la volonté de vivre au plus près de la nature constitue l’un des paradigmes fondateurs de la modernité – les fauves et les expressionnistes allemands en sont les premiers représentants. Mais cet imaginaire de l’ailleurs est aussi l’apanage de figures marginales, inclassables, dont la démarche, ressortissant en apparence au contexte colonialiste, est en réalité le fruit d’un imaginaire où la nature sauvage est synonyme d’une intériorité indomptée. C’est le cas d’Henri Rousseau et de sa peinture naïve. Cet employé de douane qui peint en autodidacte inaugure en 1904 une série somptueuse de grands tableaux de jungle. À travers un art combinatoire qui ne craint pas l’inauthenticité, le peintre construit des images qui mettent en scène ses fantasmes de terres étranges et lointaines où cactus, lotus, palmiers, ours et tigres se disputent le territoire luxuriant d’une pseudo-forêt tropicale.
N’ayant jamais voyagé hors de France, Rousseau élabore des images vierges de toute emprise européenne, où l’animal et l’homme vivent à l’état de nature. En effet, ses personnages noirs ne correspondent pas à des types ethniques conventionnels – ils sont simplement des silhouettes silencieuses sur lesquelles l’imagination peut se projeter librement.

Jean Dunand : l’Eden Art Déco

Mais si la peinture exotique du Douanier Rousseau – nourrie en fait par ses longues promenades au Jardin des plantes de Paris – échappe à l’idéologie colonialiste en ce qu’elle ne fait aucune référence à la maîtrise des territoires et des hommes, ni au rêve de domination des Blancs sur les « autres » peuples, les décorations spectaculaires de Jean Dunand, éminent représentant de l’Art déco, fonctionnent comme de parfaites illustrations de ce projet. En témoignent les grands panneaux de laque exécutés pour les paquebots français ou pour des institutions comme la Banque de l’Afrique occidentale. Dans ces derniers, le spectacle de la nature traduit un Éden conquis, impeccablement ordonné, dompté en quelque sorte par la volonté civilisatrice occidentale.

Van Dongen : un hommage ambigü

Mais au-delà de la question du fantasme, qu’il soit colonialiste ou purement onirique, intervient la perception de l’être réel. En ce sens, nombreux sont les artistes fascinés par le modèle noir. Le contexte des années 1920 y est particulièrement propice – musiciens, danseurs et sportifs noirs arrivés principalement d’Amérique animent la vie nocturne et les lieux de l’avant-garde parisienne.
C’est dans son atelier à Montparnasse que le peintre Kees Van Dongen organise des combats de boxe avec le poète Arthur Cravan et le jeune Noir Charley. Ce sport est très apprécié par les artistes et les écrivains de l’époque, et les boxeurs noirs sont considérés comme des demi-dieux.
Le portrait de Jack Johnson, premier champion noir poids lourds de l’histoire de la discipline, réalisé par Van Dongen après 1916, en est symptomatique. Conçue à l’évidence comme une célébration, l’effigie est pourtant ambiguë car en plaçant le sportif nu dans un cadre végétal évoquant la peinture exotique de Rousseau, l’artiste semble le réduire à une dichotomie entre sa nature supposément primitive et un vernis artificiel, moderne, représenté par les clichés que sont la canne et le chapeau melon.

Jack Johnson ou The Morning Walk, 1914Kees Van DongenHuile sur toile: 130 X 81 cmAnnoté au dos de la toile : There is…

Publiée par L'image de l'homme noir dans l'art sur Lundi 24 août 2015

Valloton : l’exotisme banalisé

Cette ambiguïté semble inopérante chez Vallotton, dont les portraits d’Africaines plus ou moins dénudées, posant simplement sur un fond neutre, témoignent d’une volonté de décontextualisation du modèle qui résonne avec les sympathies anarchistes de l’artiste. Aïcha est le modèle professionnel antillais qui a travaillé pour la plupart des artistes de l’École de Paris. Entre les mains de Vallotton, la couleur de sa peau et la volupté de ses formes sont magnifiées en évitant l’écueil de l’orientalisme ingresque ou du primitivisme de Rousseau. Man Ray nous a légué la version photographique de ce modèle plébiscité. Aïcha cherchait la « consécration » en demandant à ce photographe, le plus en vue de l’époque, de tirer son portrait. On y retrouve le turban blanc qu’elle portait tous les jours, dans une pose de profil plus proche de la photo d’identité que du portrait artistique. Faut-il y voir une volonté de rendre l’exotique banal et, par-delà, d’empêcher tout clivage raciste dans la lecture de l’image ?

Félix Vallotton, Portrait d’une femme africaine, 1910, huile sur toile, 100 x 81 cm, Musée d’Art Moderne, Troyes

Picasso et l’art nègre

Enfin, l’intérêt pour le modèle noir au début du XXe siècle est lié à celui pour le fétiche africain et son pouvoir conjuratoire. C’est en tout cas sur ce terrain que se joue la rencontre de Picasso avec l’art nègre. Sous l’impulsion de Matisse et de Derain, l’artiste visite le musée d’Ethnographie du Trocadéro à une date imprécise entre mars et juin 1907, durant la période intense d’élaboration des Demoiselles d’Avignon. La découverte des masques africains a la force d’une révélation non seulement sur le plan formel, mais surtout sur le plan symbolique : « Les masques, se rappelle Picasso, n’étaient pas des sculptures comme les autres. Ils étaient des choses magiques […] des intercesseurs […]. Contre tout ; contre des esprits inconnus, menaçants […]. Ils étaient des armes. Pour aider les gens à ne plus être les sujets des esprits, à devenir indépendants. » C’est bien cette force magique que Picasso cherche à activer dans sa propre peinture. Le pouvoir expressif des fétiches africains est une confirmation, pour l’Andalou, de la démarche entreprise avec les Demoiselles, dont les formes radicalement altérées épouvanteront les contemporains. Tout comme Matisse, Derain, Vlaminck et bien d’autres, Picasso se met à collectionner ces objets dont l’expressivité outrancière et l’abstraction des formes accompagneront bien des aventures du XXe siècle, du cubisme à Dada et au surréalisme.

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Déconfinez-vous dans les appartements du château de Chantilly

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Depuis fin mars, nous attendons sagement que les lieux culturels rouvrent pour nous y rendre. Après les avoir visités virtuellement, découvrez les sites culturels et patrimoniaux qui reçoivent de nouveau le public en cette période de déconfinement progressif. Pour rappel, avant votre visite, veillez à contacter l’institution afin de prendre connaissance des conditions d’accueil et mesures sanitaires mises en place durant le déconfinement. Aujourd’hui, direction le domaine de Chantilly, rouvert depuis le 21 mai, pour découvrir les somptueux appartements du château.

La chambre de Monsieur le Prince

Miraculeusement préservé et entièrement restauré au cours de ces dix dernières années, l’appartement d’apparat situé à l’étage du Petit Château compte parmi les ensembles majeurs de style Régence conservés en France. Commandé par le Grand Condé avec d’autres travaux, l’appartement avait été laissé inachevé à la mort du prince, en 1686. L’architecte Jules Hardouin-Mansart avait néanmoins terminé le gros œuvre et fixé la distribution.

Elle comprend, au-delà de deux antichambres (reconstruites au XIXe siècle), cette ancienne chambre princière, transformée en salon au XIXe siècle, un cabinet d’angle ainsi qu’une antichambre (Grande Singerie) ouvrant sur la galerie. Réalisée dans les années 1718-1722, la fastueuse décoration fut commandée par Louis IV Henri de Bourbon-Condé (1692-1740), appelé Monsieur le Duc, homme clé de la Régence, et que le système de Law (1716-1720) avait considérablement enrichi. Jean Aubert, architecte de Louis-Henri, dut confier la réalisation des boiseries blanc et or richement sculptées à des artistes des Bâtiments du roi libérés, en 1715, par la mort de Louis XIV.

La pièce a connu néanmoins quelques modifications depuis sa création. En 1822, alors meublée de façon contemporaine, elle s’enrichit de cinq grandes toiles animalières intégrées aux panneaux de boiseries. Réalisées en 1735 par Christophe II Huet (1700-1759), peut-être pour l’hôtel du Petit-Luxembourg à Paris, propriété de Mademoiselle de Clermont, sœur de Louis-Henri, ces peintures pourraient évoquer des animaux de la ménagerie de Chantilly, située autrefois dans de vastes bâtiments au-delà du Grand Canal. Provenant de biens de famille, à l’exception du remarquable bureau plat de style Louis XV (vers 1740), acquis en 1880, le très beau mobilier choisi par le duc d’Aumale pour s’accorder au décor Régence n’arriva à Chantilly qu’après 1871, date à partir de laquelle presque toutes les pièces du Petit Château reçurent une vocation muséale. N’y figurait, en outre, aucun des objets rencontrés autrefois dans les deux châteaux, vidés en 1793 de tout leur mobilier. Deux meubles extraordinaires de l’ébéniste Jean-Henri Riesener, rutilants de bronze doré, attirent l’œil : à l’emplacement du lit, une commode livrée en 1775 pour la chambre de Louis XVI à Versailles, et, à gauche, une seconde commode, livrée en 1773 à l’intendant des meubles de la Couronne, Pierre Elizabeth de Fontanieu.

Le grand cabinet d’angle

Bénéficiant d’une vue exceptionnelle sur le jardin et l’étang, cette pièce d’angle, transformée en salon au XIXe siècle, faisait office de bureau des princes de Condé. À l’origine, vers 1720, ce cabinet dut figurer comme un exemple éblouissant du nouveau style décoratif dont les principes, mis en œuvre dans les résidences royales à la fin du règne de Louis XIV, allaient être cultivés tout au long du XVIIIe siècle.

Cheminées basses « dé-monumentalisées » et glaces à trumeau alignées sur un premier niveau de lambris bas, boiseries à panneaux symétriques mêlant compartiments verticaux et horizontaux, corniches décorées, portes surmontées de peintures – avec fausses portes, si nécessaire, pour préserver la symétrie –, fenêtres ouvrantes à espagnolette, parquets dit « Versailles », telles en furent les principales caractéristiques. Ici, les dessus-de-porte originaux, disparus à la Révolution, furent remplacés au XIXe siècle par des peintures à sujets militaires, commandées par le prince Louis-Joseph en 1769 pour l’ancienne résidence parisienne des Condé, le Palais-Bourbon, aujourd’hui siège de l’Assemblée nationale.

Accompagnant la restauration complète du cabinet en 2014, un insigne bureau plat créé pour Louis-Henri de Bourbon, vers 1715, par le célèbre ébéniste André-Charles Boulle, a pu réintégrer le lieu où il figura au XVIIIe siècle. Saisi en 1793, ce bureau avait trouvé place en 1834 au château de Versailles jusqu’à ce qu’un judicieux échange opéré avec l’Institut de France permette son retour à Chantilly. À l’occasion, fut replacé au centre de la pièce un spectaculaire vase de bronze doré offert au duc d’Aumale par ses parents, le roi Louis-Philippe et la reine Marie-Amélie. À côté d’un canapé à joues des années 1780, les sièges, alignés désormais en « sièges meublants » le long des murs, appartiennent à un ensemble réalisé vers 1785 par Jean-Baptiste-Claude Séné et regarnis, en 1842, en tapisserie de Beauvais à motifs floraux.

Le grand cabinet d’angle. Photo domaine de Chantilly/Sophie Lloyd

La Grande Singerie

Propre aux pièces d’intimité, la fantaisie éclate dans le cabinet de la Grande Singerie, dénommé ainsi par opposition avec la Petite Singerie du rez-de-chaussée. Toutes deux furent peintes cependant par le même artiste, Christophe II Huet, spécialiste du genre. Bien que présentant une unité visuelle parfaite, ce décor est réalisé en deux temps : autour de 1720 pour les boiseries, puis en 1737 pour les peintures – date découverte en 1994 sous le motif du singe sculpteur.

Truculent, plein de verve, le programme iconographique présente une succession de figures allégoriques et de scènes animées par des singes mimant, aux côtés de personnages sinisants, les activités humaines. Le décor du plafond évoque plus particulièrement la chasse, pratiquée avec une folle passion par les Condé à Chantilly. Développé par des artistes liés au milieu ornemaniste, ce type de décoration était né du mariage fécond des motifs à grotesques et arabesques avec les thèmes, mis à la mode à la fin du règne de Louis XIV, des chinoiseries et singeries.

À gauche de la cheminée, Christophe Huet n’hésita pas à peindre, sous des traits orientaux, une sorte d’alchimiste qui pourrait figurer – avec son accord, imagine-t-on ! –, le commanditaire, Louis-Henri, prince de hautes combinaisons financières et passionné par les mirages de l’Orient. Un tel décor dont la dorure, abondante, exalte la polychromie, appelait un ameublement d’une égale préciosité. Le duc d’Aumale, qui ignora en son temps la provenance royale de la commode du premier salon, dut se douter en revanche que les quatre petites chaises à fines sculptures et pieds en carquois estampillées Georges Jacob (vers 1785) devaient provenir d’une commande de la reine Marie-Antoinette. À leurs côtés, une chaise (vers 1780) de François II Foliot – commandée pour la chaumière de Rambouillet, propriété des Penthièvre, ancêtres du duc d’Aumale –, dont les sculptures et peintures imitent des roseaux et coraux, témoigne du degré de raffinement des productions les plus imaginatives de la fin du XVIIIe siècle.

Déconfinez-vous dans la galerie de Monsieur le Prince des appartements des princes de Condé. Photo Wikimedia Commons/ Gilles Messian

La galerie des actions de Monsieur le Prince

Le Grand Condé osa glorifier son action à travers un cycle de peintures monumentales figurant tous les combats gagnés entre 1640 et 1674 au service du roi. Prévues pour orner cette galerie créée par l’architecte Jules Hardouin-Mansart, les toiles furent commandées, en début d’année 1686, au peintre Sauveur Le Conte (1659-1694), élève, collaborateur, puis successeur aux Gobelins d’Adam François Van der Meulen, spécialiste des scènes d’action militaire et des représentations panoramiques. Disparu en 1686, le Grand Condé ne put voir l’achèvement des travaux. Réalisées aux Gobelins, les peintures furent réceptionnées par son fils, le prince Henri-Jules, entre 1688 et 1693.

Parmi les douze toiles (huit grandes et quatre plus étroites), figure en outre une œuvre commandée en 1691 au peintre Michel II Corneille. Sur le thème du « Repentir du Grand Condé », elle fait allusion de façon allégorique à la révolte du prince contre Louis XIV entre 1650 et 1659. Insérées dans la décoration des années 1720 qui leur sert désormais de cadre fastueux, les peintures connurent une existence chaotique à partir de la Révolution. Envoyées à Paris, elles durent être transposées sur de nouvelles toiles lors de leur remise en place sous la Restauration. Après avoir accompagné le duc d’Aumale dans son exil anglais de 1848 à 1871, le cycle réintégra définitivement Chantilly en 1872. Lors de la restauration de la galerie qui suivit, des transpositions furent à nouveau réalisées et certaines compositions, manquantes car conservées au château de Versailles, restituées par le peintre Armand Bernard.

La galerie bénéficia d’une dernière restauration générale entre 1997 et 2002, nécessitant la transposition des toiles du Passage du Rhin et de la Bataille de Fribourg. Plusieurs pièces majeures des collections de Chantilly ornent cette galerie, parmi lesquelles figurent une rare table des années 1540 à plateau de cep de vigne provenant d’Écouen, ainsi qu’un bureau et son cartonnier de 1757, acquis en 1882, manifeste néo-classique réalisé par l’ébéniste Joseph Baumhauer sur un dessin de Louis-Joseph Le Lorrain.

Petite Singerie, petits apppartements, château de Chantilly Photo domaine de Chantilly/Sophie Lloyd

La Petite Singerie

La Petite Singerie faisait office de boudoir dans l’ancien appartement des duchesses de Bourbon, situé au rez-de-chaussée du Petit Château. Au revers d’un volet une date, 1735, prouve que Christophe Huet décora cette pièce avant la Grande Singerie. Axé sur le thème des saisons et des activités de détente, le décor présente dans les panneaux supérieurs une suite de scènes animées par des « singesses » humanisées en « grandes dames ».

Dans un ordre remanié, ce savoureux témoignage de sociabilité évoque : d’abord l’automne, avec deux guenons cavalières portant la livrée de vénerie des Condé (couleur ventre-de-biche) ; le printemps, avec la cueillette des cerises ; l’été, avec une scène de bain en appartement, rare document sur le sujet ; à nouveau l’été, avec une partie de cartes à laquelle participe un compagnon singe poudré à souhait ; l’hiver, enfin, symbolisé par une partie de traîneau sur les douve gelées, suivi d’une scène de dame à sa toilette dans une pièce à balustrade princière et ornée d’un paravent de goût chinois.

Au plafond, dans les angles, des médaillons en camaïeu bleu, où figurent des putti allégoriques des saisons, encadrent un décor arabesque. Il sert d’appui à des scènes animalières tirées des Fables de La Fontaine, ainsi qu’à des figures d’enfants évoquant les « Cris de Paris ». D’autres décors à singeries et chinoiseries existèrent dans le Grand Château disparu. Éloignée des sévères allégories du Grand Siècle, cette vogue, qu’accompagna dans la « grande » peinture le succès de la mythologie galante, témoignait avec force, dans ces premières décennies du XVIIIe siècle, d’un nouvel art de vivre tourné davantage vers l’intimité et le plaisir. Intégré dans l’appartement, aménagé après 1844 pour la duchesse d’Aumale (1822-1869), née Marie-Caroline de Bourbon-Sicile, le boudoir nécessita de nombreuses restaurations marquées, en 1933, par une transposition sur toile du plafond, à l’origine peint sur plâtre. La dernière intervention, en 2012, a pu redonner à ce trésor d’art décoratif toute sa cohérence.

Le Salon violet. Photo domaine de Chantilly/Sophie Lloyd

Le Salon violet

Victor Dubois (1779-1850), architecte du domaine de Chantilly de 1818 à 1846, ainsi qu’Eugène Lami (1800-1890), peintre-décorateur qui venait de travailler pour la famille de Louis-Philippe aux Tuileries, aménagèrent entre 1845 et 1846 les appartements contigus du duc et de la duchesse d’Aumale, au rezde-chaussée du Petit Château. Le Salon violet fut créé dans l’ancienne chambre des duchesses de Bourbon, arrondie à l’occasion pour créer des pièces de dégagement. Marié en 1844, puis frappé d’exil en 1848, le couple ne profita guère de ces travaux mais fit venir le mobilier en Angleterre. Rentré en France, le duc d’Aumale, déjà veuf, remeubla les deux appartements voués désormais au souvenir avec le mobilier d’origine.

Initialement tapissé en vert, le salon reçut alors une soierie à fond violet dont la dernière restauration a rendu la puissante harmonie avec l’autre couleur dominante de la pièce, de teinte bois naturel. Rare exemple conservé de décoration de la fin du règne de Louis-Philippe, le salon abrite deux meubles exceptionnels créés par la célèbre maison des Frères Grohé à qui le duc d’Aumale confia l’ameublement de Chantilly : un bureau à gradin (1846), ainsi qu’un piano (1847) spécialement conçu pour cette pièce.

Les chambres du duc et de la duchesse d’Aumale

Développé à partir du règne de Louis-Philippe, l’éclectisme s’invite dans la chambre de la duchesse où l’on ne craignit pas de mêler l’inspiration Louis XVI du lit à la « cambrure » Louis XV des sièges, tous livrés en 1846 par le tapissier Ternisien. Placé en avant du lit, le berceau fut offert en 1854 pour saluer la naissance d’un fils du couple princier, le duc de Guise (1854-1872) qui, comme tous les autres de ses enfants, mourut avant l’âge adulte.

Tapissée en rose à l’origine, la chambre le fut en bleu en 1876-1877, puis à nouveau dans cette couleur lors de la restauration de 1971. Une rigueur en rapport avec la carrière militaire marque la chambre de l’appartement du duc d’Aumale où prirent place un sobre lit de fer ainsi que de sévères fauteuils néo-Louis XIV de la maison Ternisien. Comme la majorité des livraisons de Ternisien à Chantilly, ces sièges furent menuisés par la célèbre maison du sculpteur ornemaniste Michel-Victor Cruchet. La chambre conserve également l’imposant bureau à cylindre des Frères Grohé, offert en 1847 au duc d’Aumale par son père, Louis-Philippe. La mode « tapissière » n’a pas gagné cette pièce où fut conservée et complétée une belle boiserie d’époque Louis XV (vers 1750).

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Monet, la peinture d’histoire et le musée Guggenheim : 5 vidéos arty à regarder cette semaine

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En ce début de déconfinement, ne perdons pas les bonnes habitudes prises au cours des dernières semaines. Après avoir contemplé au plus près La Ronde de nuit (1642) de Rembrandt (1606-1669) et consulté la liste des musées et expositions qui rouvrent, et si vous preniez quelques instants pour visiter des musées, découvrir l’architecture parisienne et plonger dans les plus grands chefs-d’œuvre de l’histoire de l’art… sans bouger de votre canapé ? Cette semaine, Connaissance des Arts a sélectionné pour vous 5 vidéos à regarder à domicile. Au programme : histoire de l’architecture du 11e arrondissement de Paris, immersion au musée Guggenheim à New York et le regard d’agnès b. sur Les Meules de Claude Monet.

1. Architecture à domicile : « Architecture industrielle du 11e arrondissement » sur Museum

Alors que #CultureChezNous reste encore le mot d’ordre, la chaîne Museum met en lumière les habitats parisiens en diffusant Architecture à domicile. Les grands boulevards du Paris haussmannien, la bohème du XVIIIe arrondissement, l’Art Nouveau du Paris 1900… La série revient sur les différentes spécificités des quartiers de la capitale. Dans son premier épisode, Architecture à domicile montre le XIe arrondissement, un des arrondissements ayant le mieux préservé son patrimoine industriel. Situé entre la Bastille et l’abbaye Saint-Antoine-des-Champs, le quartier a conservé encore de nombreuses traces de son histoire ouvrière notamment à travers son architecture.

Jeudi 21 mai à 20h30 sur Museum

2. Une œuvre/Un regard sur l’IGTV du musée d’Orsay

Nous l’avons vu ces dernières semaines, les réseaux sociaux des institutions fourmillent de pastilles culturelles passionnantes. Après La Minute anthropologique du Musée du quai Branly-Jacques Chirac et Rêvons avec… du musée Marmottan Monet, découvrez Une œuvre/Un regard du musée d’Orsay. En quelques minutes, un artiste, un écrivain, un philosophe, un designer, un metteur en scène ou un scientifique explique leur vision contemporaine d’une œuvre conservée aux musées d’Orsay ou de l’Orangerie. La série met en avant à la fois les peintures des deux institutions parisiennes et les personnalités contemporaines qui les décrivent. C’est le cas de la styliste agnès b. qui a choisi de parler des Meules de Monet, de son goût pour la peinture et du souhait qu’elle avait d’être conservatrice de musée.

Disponible sur l’IGTV du Musée d’Orsay

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. Pour la série "Une oeuvre / Un regard", la styliste agnès b. (@agnesb_officiel) révèle qu'elle aurait aimé être conservatrice de musée. Elle a choisi de parler des "Meules" de Monet, un artiste qui l'a marquée pour toujours. . For the series "Une oeuvre / Un regard", the stylist agnès b. (@agnesb_officiel) reveals that she wanted to be a museum curator. She chose to talk about the "Haystacks" of Monet, an artist that will always be important to her. Video available with English subtitles on YouTube. . #museeddelorangerieorsay #museeorangerie #artgallery #fineart #beauxarts #artexhibition #art #museum #Paris #uneoeuvreunregard #agnesb #monet #meules #CultureChezNous @culture_gouv . "Une œuvre / Un regard" : le regard d'une figure contemporaine (un artiste, un écrivain, un philosophe, un designer, un metteur en scène, un scientifique…) sur une œuvre du musée d'Orsay ou du @museeorangerie. . "Une oeuvre / Un regard", insights on the Collections: the vision of a contemporary figure (an artist, a writer, a philosopher, a designer, an actor, a scientist…) on a piece chosen from the Collections of the Musée d'Orsay or the @museeorangerie.

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3. La magie des grands musées : « Le musée Guggenheim, New York » sur Arte

Avez-vous déjà rêvé visiter un musée avec les commentaires d’artistes majeurs de la scène contemporaine tels que Marina Abramovic, Norman Foster ou encore Olafur Eliasson ? C’est maintenant possible. Dans l’épisode de La magie des grands musées dédié au Guggenheim, ces artistes vous emmènent de l’autre côté de l’Atlantique pour découvrir la célèbre institution new yorkaise à la structure hélicoïdale de Frank Lloyd Wright et ses collections composées d’œuvres de Vassily Kandinsky, Marcel Duchamp et Jackson Pollock. Un régal.

Dimanche 24 mai à 18h sur Arte et jusqu’au 22 juin sur arte.tv 

Le musée Guggenheim à New York. Photo Wikimedia Commons/ Jean-Christophe Benoist

4. Tenue correcte exigée ! Quand le vêtement fait scandale sur la chaîne Youtube de Toute l’Histoire

En décembre 2016, le musée des Arts décoratifs de Paris a présenté au public son exposition « Tenue correcte exigée. Quand le vêtement fait scandale » pour inviter les visiteurs à redécouvrir les scandales et les grands tournants de l’histoire de la mode du XIVe siècle à nos jours. À cette occasion, Toute l’Histoire a consacré un documentaire retraçant l’histoire des ruptures vestimentaires. Mini-jupe, baggy, smoking pour femme, jeans… Retour sur ces vêtements qui ont transgressé l’ordre établi.

Disponible sur la chaîne Youtube de Toute l’Histoire

5. Le XIXe siècle – Chapitre 1 : La peinture d’histoire sur la chaîne Youtube du Grand Palais

Puisque le confinement et le déconfinement permettent de prendre le temps de se cultiver, et si vous retourniez sur les bancs de l’école, pour une conférence ? Pour celles et ceux qui souhaiteraient approfondir leurs connaissances sur l’histoire de la peinture, le Grand Palais a mis exceptionnellement en ligne son cours Le XIXe siècle : Hiérarchiser les arts, donné cette année au sein de son auditorium. Vous pouvez ainsi assister virtuellement au chapitre sur la peinture d’histoire à travers des commentaires de chefs-d’œuvre tels que Le Serment des Horaces (1784) de Jacques-Louis David, Le Radeau de la Méduse (1819) de Théodore Géricault ou encore La Mort de Sardanapale (1827) d’Eugène Delacroix. De quoi suivre un cours d’histoire de l’art sans bouger de son canapé.

Disponible sur la chaîne Youtube du Grand Palais

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Déconfinez-vous à la cathédrale de Reims

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Depuis fin mars, nous attendons sagement que les lieux culturels rouvrent pour nous y rendre. Après les avoir visités virtuellement, découvrez les sites culturels et patrimoniaux qui reçoivent de nouveau le public en cette période de déconfinement progressif. Pour rappel, avant votre visite, veillez à contacter l’institution afin de prendre connaissance des conditions d’accueil et mesures sanitaires mises en place durant le déconfinement. Aujourd’hui, rendez-vous à la cathédrale Notre-Dame de Reims, rouverte depuis le 11 mai.

Huit fois centenaire, Notre-Dame de Reims s’illustre par son destin exceptionnel. Le sanctuaire où Clovis fut baptisé est devenu le lieu du sacre de vingt-cinq rois de France. Le monument, martyrisé pendant la première guerre mondiale, s’impose comme l’un des hauts lieux de l’histoire et du patrimoine français.

Les Annales de Saint-Nicaise rapportent que le 6 mai 1210, la cathédrale de Reims brûla et qu’en 1211, « le même jour, un an révolu, on commença à édifier les murs sur des fondations d’une grande profondeur et d’une grande largeur, du côté de Monseigneur l’archevêque » – comprenons vers le palais du Tau. Le site était occupé par une église depuis huit siècles déjà. La première cathédrale et son baptistère, fondés vers l’an 400 et attribués à l’évêque saint Nicaise, avaient pris la place d’un ensemble thermal, établissement public symbolique de la ville antique, lorsque le christianisme était devenu la religion de l’empire romain. Le choix du site soulignait le nouveau statut social et politique de l’évêque, qui avait alors sans doute élu domicile dans le prétoire attenant, le siège du pouvoir, futur palais du Tau. En outre, les vastes volumes au centre de la cité et le branchement de l’aqueduc permettaient de baptiser les catéchumènes dans l’eau vive de la piscine baptismale.

Le baptême de Clovis représenté sur le tympan de la cathédrale de Reims. Photo Wikimedia Commons/Mattana

Lieu du sacre des rois de France

En 1211, il ne restait rien de visible de tout cela mais la mémoire de cet édifice, qui avait accueilli vers l’an 500 le baptême de Clovis, était demeurée vivante par la célébration des sacres. Ici, Clovis, bientôt suivi par le peuple franc, avait opté pour l’Église romaine et reconstitué une unité religieuse et politique qui devait engendrer une nation. Ici, renouant la chaîne des temps, les rois de France venaient chercher la grâce d’exercer leur ministère par l’onction d’une huile que l’on disait miraculeuse, descendue du ciel pour le baptême de Clovis. L’onction démultipliée sur la tête, la poitrine, entre les épaules, sur chacune des épaules, aux jointures des bras puis sur les mains manifestait la volonté d’investir tous les sièges vitaux de la force d’En Haut. Pour les clercs, c’est cette onction qui donnait au roi ses pouvoirs de thaumaturge, la faculté de guérir dès lors les malades des écrouelles. « Le roi te touche, Dieu te guérit. » Les antiques croyances en un roi guérisseur se trouvaient ordonnées dans une lecture théologique faisant du souverain un intermédiaire entre Dieu et son peuple. Le roi ne mourait jamais : le corps oui mais pas la fonction, revivifiée de génération en génération au même endroit. C’est bien ce qu’exprime la galerie des rois, au sommet de la façade principale. Ce n’est pas une galerie des portraits – il y a plus de statues que de souverains connus –, c’est la procession séculaire de la légitimité.

La galerie des rois. Photo Wikimedia Commons/MM

Un long chantier médiéval

Vingt-cinq rois ont été sacrés dans l’actuelle cathédrale, dont quatre au XIIIe siècle, alors qu’elle était encore en chantier. Qu’y avait-il en 1210 ? Une église rebâtie à l’époque carolingienne après le sacre, en 816, de Louis le Pieux, fils de Charlemagne, dont on garda la nef et le transept charpentés et que l’on agrandit dans les années 1150 en la dotant d’une nouvelle façade et d’un choeur voûté à déambulatoire et chapelles rayonnantes. Logiquement, cette dernière partie, qui n’avait pas trop souffert de l’incendie, fut dans un premier temps conservée. On commença donc le chantier à l’est, par les chapelles actuelles, et à l’ouest, par les travées hautes de la nef. Puis sa démolition permit d’élever le transept et le nouveau choeur, mis en service en 1241. La reconstruction allait bon train. Le chroniqueur Aubry de Trois-Fontaines faisait état d’une maxima industria. La cadence ralentit ensuite quand on entama les fondations de la façade, entreprise colossale il est vrai, et formidablement ornée, ainsi que les quatre premières travées de la nef.

On atteignit à la fin des années 1280 la grande corniche surmontant la rose puis le chantier connut, ici comme ailleurs, un brutal ralentissement dans la désastreuse conjoncture de « l’automne du Moyen Âge » marqué par la peste, la famine et la guerre. La galerie des rois ne prit place qu’au XIVe siècle et les tours furent lentement édifiées au XVe, jusque dans les années 1470. Pour comble de malheur, un incendie accidentel en 1481 consuma la charpente ainsi que le grand clocher déjà assis au centre de l’édifice, à la croisée du transept. L’ampleur des dégâts était telle que les restaurations engloutirent les fonds et la dernière énergie des bâtisseurs. En 1516, ils décidèrent de surseoir au couronnement de flèches prévu trois siècles plus tôt.

Les vitraux du XXIe siècle créés par Imi Knoebel. Photo Pixabay/Andrew Martin

La cathédrale bombardée

Une catastrophe plus grave encore frappa Notre-Dame de Reims. Le 19 septembre 1914, alors que le front prenait position à quelques kilomètres de la ville, la cathédrale fut bombardée, l’embrasement d’un échafaudage en bois de pin dressé contre la tour nord puis celui de la charpente firent des dégâts épouvantables, entraînant la fusion des quatre cents tonnes de plomb des toitures, calcinant une partie de la statuaire, fendant la grande rose par le milieu. Ce n’était que le début d’un long martyre ; durant les quatre ans du conflit, près de trois cents obus poursuivirent l’oeuvre destructrice, brisant sculptures et vitraux, crevant les voûtes. Il fallut vingt ans et toute l’énergie d’Henri Deneux, architecte en chef de la restauration de la cathédrale, pour que l’édifice fût rendu au culte. Pourtant les fêtes de juillet 1938 ne marquèrent pas la fin d’une restauration qui semble interminable. Un siècle après le drame, la réfection prochaine de la grande rose et de son pourtour permettra au moins d’effacer les dernières cicatrices visibles sur la façade… Cette tragique destinée donne tout son prix au geste du général de Gaulle et du chancelier Adenauer assistant côte à côte à la messe célébrée le 8 juillet 1962 par l’archevêque de Reims, Monseigneur François Marty. Avant d’engager leurs chers et vieux pays dans la voie de la réconciliation, ils montrèrent, dans un sanctuaire marqué par une si longue histoire, que rien ne se construit dans l’oubli ou la négation du passé. Un demi-siècle plus tard, cette réconciliation est illustrée par la commande de six nouvelles verrières à l’artiste allemand Imi Knoebel.

Façade de la cathédrale de Reims après les bombardements de 1914. Photo Wikimedia Commons

La quête de la lumière

L’architecture gothique est un art de lumière. En passant vers 1220 sur le chantier rémois, Villard de Honnecourt, admiratif, releva, dans son Carnet, la fenêtre qui est le leitmotiv de la cathédrale. Insérée entre deux contreforts comme un châssis, la fenêtre n’est plus un percement dans le mur mais une forme indépendante ordonnant un vide. La même recherche s’exprime au revers de la façade où le maître de l’oeuvre, Bernard de Soissons, avait superposé dans la deuxième moitié du XIIIe siècle deux roses et percé tympans et triforium d’une claire-voie.

Les verrières médiévales rescapées illustrent les fonctions de la cathédrale. Dans les fenêtres hautes du choeur, l’archevêque Henri de Braine (mort en 1240), entouré de ses onze évêques suffragants, préside un concile provincial. Il marque ainsi le rang métropolitain de son église. Dans la nef, le double cortège des rois et archevêques – réduit à quatre travées sur dix – s’articule avec le sacre figurant dans le triforium pour souligner la pérennité du sanctuaire de la légitimité. Quant à la grande rose, elle célèbre la fête patronale du monument, faisant le lien entre la Dormition et l’Assomption de Notre-Dame qui, à l’extérieur, est au coeur de l’iconographie de la façade.

Destruction, restauration et vitraux contemporains

Les multiples baies de al cathédrale n’ont malheureusement pas conservé tous leurs vitraux anciens. En effet, les chanoines « embellisseurs » du siècle dit des Lumières supprimèrent les verrières basses à partir de 1739, pour y voir plus clair et économiser les chandelles. La guerre de 1914-1918 détruisit environ la moitié des trois mille cinq cents mètres carrés d’oeuvres anciennes survivantes.
Le verrier Jacques Simon, après avoir sauvé et restauré ce qu’il pouvait, réalisa en 1937 la petite rose occidentale et en 1954 le Vitrail du champagne, dans le croisillon sud. Sa fille Brigitte prit le relais avec L’Eau vive (1961), au-dessus des fonts baptismaux, et un ensemble de grisailles (1971-1981), tandis que l’époux de celle-ci, Charles Marq, travaillait avec Marc Chagall aux lancettes de la chapelle axiale (1974). Ces créations furent financées par le mécénat, sous l’impulsion de la Société des amis de la cathédrale. En 2011, l’artiste abstrait allemand Imi Knoebel conçoit de nouveaux vitraux dans deux chapelles du sanctuaire.

Vitraux de Marc Chagall (1974) de la cathédrale de Reims dans une chapelle de l’abside. Photo Flickr/Jean-Pierre Dalbéra

Visite guidée des sculptures extérieures

Ses bâtisseurs ont fait de la cathédrale un livre d’images monumental qu’il faut déchiffrer. Jésus est très présent sur la façade, mais c’est sa mère qui rend cette présence possible. Notre-Dame occupe sur le portail central la place d’honneur, ce qui est rare. L’évocation de sa vie, dans les ébrasements, suit le calendrier liturgique : Annonciation, Visitation, Nativité (avec la Vierge à l’Enfant du trumeau), Épiphanie (figurée par la reine de Saba en marche vers le roi Salomon, comme les nations lointaines sont appelées à se mettre en marche vers le Christ), Chandeleur enfin. Sur le gâble du portail septentrional, dont la restauration s’est achevée en 2010, le Christ meurt sur la croix, dans une composition monumentale alors sans précédent. Les saints qui l’ont suivi parfois jusqu’au martyre et ont diffusé sa parole sont proposés en exemples dans les ébrasements.

Sur le gâble méridional, Jésus ressuscité, montrant les plaies de la Passion, revient à la fin des temps entouré d’anges présentant comme des reliques les instruments du supplice devenus signes de victoire. Les apôtres l’escortent, en face des prophètes qui avaient annoncé l’incarnation du Fils de l’Homme. Tout est accompli.

Au coeur de la façade, sur le gâble du portail central, Notre-Dame trône dans les nuées, couronnée par le Christ. Son entrée dans la gloire annonce celle des justes et lui confère un pouvoir d’intercession. Dans le symbolisme médiéval, tout ce qui est dit en général de l’Église peut être appliqué en particulier à Marie ; les images sont superposables. Marie est mère de Jésus, et l’Église est notre mère.

Le couronnement de Notre-Dame introduit l’évocation du sacre en rappelant l’origine divine du pouvoir du roi. La royauté terrestre est un vicariat de la royauté du Christ, fils de David. Les grands reliefs qui surmontent la rose – et doivent encore être restaurés – présentent le combat de David contre Goliath. Le roi très chrétien est un nouveau David, sacré par le prophète Samuel. Il est un nouveau Clovis, baptisé ici par saint Remi. Le roi des Francs, à demi plongé dans la cuve baptismale, occupe le centre de la galerie des roi, image de la continuité des sacres à Reims. Mais le message, davantage que politique, est ecclésiologique : bien sûr, il affirme le privilège royal de cette cathédrale, mais il rappelle d’abord que le ministère du roi sacré est de conduire le peuple qui lui est confié vers le seul royaume qui vaille et qui n’est pas de ce monde.

Le dernier thème est relatif aux fins dernières. L’Église englobe toute l’assemblée des fidèles, ceux de la Cité bienheureuse parvenus au terme de leurs pérégrinations et le peuple d’ici-bas en marche vers la Jérusalem céleste. Recoupant le thème de la Résurrection, en un point de convergence qui capte et élève le regard, le gâble du couronnement rend sensible à la communauté chrétienne la présence de la vie éternelle, où elle entre par le baptême et qu’elle a mission d’annoncer au monde. Il est une promesse et la clé d’un message d’espérance.

L’Ange au sourire. Photo Pixabay/Guy Dugas

La cathédrale médiévale était pour ses bâtisseurs l’image de la cité céleste, gardée par les anges aux ailes déployées – jadis dorées – qui habitent tous les contreforts. Cette liturgie céleste est représentée en bas relief au-dessus des chapelles absidiales par des anges en aube portant livres, encensoir, bénitier, croix processionnelle, entourant le Christ tourné vers l’est, comme le célébrant offrant en son nom le sacrifice à l’autel. Notre-Dame de Reims est la cathédrale des anges. Certains sont des messagers, d’autres des psychagogues, c’est-à-dire des accompagnateurs des âmes. Telle est la fonction du fameux Ange au sourire apportant la palme du martyre à un évêque décapité. Il va conduire le fidèle serviteur dans la joie de son maître, et cette annonce illumine son visage d’une sérénité céleste.

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Déconfinement : quels châteaux, monuments et sites patrimoniaux pourra-t-on visiter cet été en France ?

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Si les petits musées et les galeries ont pu rouvrir dès le 11 mai, les châteaux, les monuments et les sites patrimoniaux peinent à rouvrir leurs portes au public. Certains ont réussi à accueillir à nouveau le public dès la mi-mai mais la majorité des lieux culturels attendent les prochaines annonces du ministère de la Culture pour s’organiser et rouvrir cet été. En effet, les professionnels doivent respecter des règles sanitaires strictes, souvent lourdes à mettre en œuvre, afin de garantir la sécurité des visiteurs et du personnel. Découvrez notre liste quotidiennement mise à jour des châteaux, monuments et sites patrimoniaux qui rouvrent progressivement leurs portes en adaptant leurs conditions de visite.

Pour en savoir plus sur les règles sanitaires en vigueur dans les lieux culturels, découvrez notre article dédié

Auvergne-Rhônes-Alpes

Palais Idéal du Facteur Cheval à Hauterives : réouverture le 20 mai avec l’exposition « Agnès Varda Correspondances » prolongée jusqu’à l’automne

Centre-Val de Loire

Château d’Amboise : réouverture le 20 mai

Château de Chenonceau : réouverture envisagée fin mai-début juin

Château de Gizeux : réouverture le 11 mai

Château de l’Islette : réouverture autorisée depuis le 11 mai. En attente d’une date.

Château de La Guerche : réouverture à partir du 21 juin

Château et les jardins du Lude : réouverture le 21 mai

Château du Clos Lucé : réouverture autorisée depuis le 11 mai. En attente d’une date.

Château et jardins de Villandry : réouverture des jardins à partir du 16 mai. L’intérieur du château sera quant à lui accessible à partir du 21 mai

Cité Royale de Loches : réouverture le 1er juin

Domaine national de Chambord : réouverture envisagée au début du mois de juin. 1000 hectares de promenade seront déjà accessibles depuis le 11 mai

Domaine de Chaumont-sur-Loire : réouverture le 16 mai avec sa Saison d’art et son Festival international des jardins

Domaine royal de Château Gaillard : réouverture le week-end du 16 et 17 mai puis du jeudi 21 au 24 mai

Forteresse royale de Chinon : réouverture autorisée depuis le 11 mai. En attente d’une date.

Pagode de Chanteloup : réouverture autorisée depuis le 11 mai. En attente d’une date.

Parc Mini-Châteaux -Val de Loire : réouverture autorisée depuis le 11 mai. En attente d’une date.

Prieuré Saint-Cosme-Demeure Ronsard : réouverture le 1er juin

Grand Est

Reims
Domaine Pommery : réouverture à partir du 11 mai
Cathédrale Notre-Dame de Reims :  réouverture à partir du 11 mai, à raison de 2 heures par jour et sans office.

Hauts-de-France

Château de Chantilly : réouverture du château le jeudi 21 mai avec l’exposition « Raphaël à Chantilly. Le maître et ses élèves » et « Fable et Bibliophilie ». Le parc et les Grandes Écuries resteront fermés.

Maison natale Charles de Gaulle à Lille : reprise des travaux de restauration

Île-de-France/Paris

Tour Eiffel : En attente d’une date

Château de Versailles : En attente d’une date

Château de Vaux-le-Vicomte : réouverture du domaine du 21 au 24 mai pour la Journée des Fleurs (accès gratuit) puis ouvert tous les week-ends. Le château reste fermé

Le Centre des Monuments nationaux, qui gèrent une centaine de monuments en France, travaille à une réouverture progressives de ses sites entre début juin et mi-juillet. Une vingtaine de monuments à Paris et en Île-de-France sont concernés :

Paris

  • Arc de triomphe de l’Étoile
  • Chapelle expiatoire
  • Conciergerie
  • Domaine national du Palais-Royal
  • Hôtel de Béthune-Sully
  • Musée des Plans-reliefs
  • Panthéon
  • Sainte-Chapelle
  • Tours de la cathédrale Notre-Dame de Paris
  • Hôtel de la Marine (reprise du chantier de rénovation depuis le 27 avril)
  • Colonne de Juillet (ouverture prévue en 2020

Île-de-France

  • Basilique cathédrale de Saint-Denis
  • Château de Champs-sur-Marne
  • Château de Maisons-Laffitte (reprise du chantier depuis le 4 mai)
  • Château de Rambouillet
  • Château de Vincennes
  • Domaine national de Saint-Cloud
  • Laiterie de la Reine et Chaumière aux Coquillages à Rambouillet
  • Maison des Jardies à Sèvres
  • Villa Savoye à Poissy
  • Domaine national de Jossigny

Consultez notre article consacré à la réouverture des musées et galeries à Paris et en Île-de-France

Normandie

Mont-Saint-Michel : réouverture le 11 mai. L’accès à l’abbaye reste interdit. Une réouverture est envisagée dans le courant du mois de juin

Château de Martainville-musée des arts et traditions normands : réouverture le 18 mai (en attente d’autorisation)

L’Arsenal des Mers de Rochefort : réouverture le 15 juin

Domaines des Étangs à Massignac : réouverture le 25 juin avec l’exposition « Yves Klein. Les éléments et les couleurs » jusqu’au 29 janvier 2021

Les jardins d’Eyrignac : réouverture le 11 mai

Château-Gaillard des Andelys : réouverture le 20 mai avec

Occitanie

Sanctuaire de Lourdes : réouverture partielle le 16 mai

Pays de la Loire

Château des ducs de Bretagne : réouverture envisagée fin juin-début juillet

Provence-Alpes-Côte d’Azur

Aix-en-Provence
Site-mémorial du Camp des Milles : réouverture le 11 mai

Avignon
Le Palais des papes : réouverture envisagée autour du 23 mai.

Pour en savoir plus sur les musées et les expositions à visiter en France cet été, découvrez notre article dédié

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Déconfinez-vous au Domaine de Chambord, parc et jardins

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Depuis fin mars, nous attendons sagement que les lieux culturels rouvrent pour nous y rendre. Après les avoir visités virtuellement, découvrez les sites culturels et patrimoniaux qui reçoivent de nouveau le public en cette période de déconfinement progressif. Pour rappel, avant votre visite, veillez à contacter l’institution afin de prendre connaissance des conditions d’accueil et mesures sanitaires mises en place durant le déconfinement. Aujourd’hui, rendez-vous au Domaine national de Chambord, avec ses jardins à la française et son parc forestier, rouvert depuis le 11 mai.

Le domaine inclut le château, le village de Chambord ainsi que le parc forestier. Conçu à l’origine pour être une réserve de chasse royale, ce parc a pour mission de préserver la biodiversité et de participer à la recherche scientifique sur la faune sauvage.

Vue aérienne des jardins de Chambord. Photo Domaine national de Chambord ©Léonard de Serres

Des jardins à la française

Ils sont dorénavant indissociables de la visite : les jardins à la française, implantés sur un vaste parterre au nord et à l’est du château, offrent depuis 2017 un nouveau lieu de promenade et de contemplation, en même temps qu’une transition végétale douce entre la nature sauvage (le parc) et le monument. Ces jardins ont été restitués de façon exemplaire dans leur état du XVIIIe siècle grâce à quinze années de recherches historiques, de prospections archéologiques et d’études paysagères.

À l’origine, le château est implanté sur des marais. François Ier songe à en réduire l’emprise par la régularisation du Cosson, voire le détournement d’une partie du cours de la Loire pour former un canal jusqu’à Chambord ! Finalement, il faut attendre les règnes de Louis XIV et Louis XV pour voir la mise en œuvre de grands travaux hydrauliques et paysagers destinés à assainir le site et créer un jardin répondant à la magnificence du château. Canalisation du Cosson, apport de terre pour créer une terrasse artificielle entourée d’eau, aménagement de ponts et de digues : le projet, à l’origine dessiné par l’agence de l’architecte Jules Hardouin-Mansart, connaît plusieurs évolutions et phases d’exécution jusqu’en 1734. À cette date, « Un jardin fut […] planté et le château, auparavant assis dans un marais en receut un grand lustre » (rapport de l’administration des Bâtiments du roi, chargée de faire exécuter les travaux, conservé aux Archives nationales).

Ce jardin de 6,5 hectares est dessiné selon les principes du jardin classique ou « à la française » : le plan général, constitué de modules carrés, est conçu en rapport avec les proportions du château. Dans ces modules, géométrie, perspective et symétrie ordonnent les compositions végétales constituées de rectangles de pelouses, plates-bandes fleuries, banquettes de charmilles, alignements ou quinconces d’arbres. Avec le manque d’entretien et les effets du temps, l’ancien jardin s’est peu à peu effacé pour laisser place à de simples rectangles de prairies à partir de 1970 : un état de transition qui a perduré jusqu’aux travaux de restitution entrepris en 2016-2017.

Le parc forestier a été conçu à l’origine pour être une réserve de chasse royale. Photo Domaine national de Chambord ©F. Forget

La capitainerie royale des chasses

Le grand œuvre de François Ier à Chambord ne se résume pas à la construction d’un palais grandiose. Comme pour un bijou protégé par un écrin, le roi de France veut doter son château d’abords spacieux, riches de leur paysage et de leur faune. À l’image des résidences princières du duché de Milan qu’il a visitées au début de son règne, il s’agit notamment de constituer un vaste parc de chasse, une réserve close et surveillée d’où le gibier ne pourra sortir.

François Ier vient lui-même en 1523 marquer les limites de son domaine avec des piquets de bois. Puis il procède à l’annexion de nombreuses terres en les achetant à bon prix ou en proposant aux propriétaires des échanges, et entreprend la construction d’un mur d’enceinte. Enfin, la dernière année de son règne, il érige Chambord en « Capitainerie royale des chasses ». Un petit contingent de gardes, placé sous l’autorité d’un capitaine, assure dès lors la surveillance des lieux et veille à la multiplication du gibier. En 1547, le parc semble atteindre un minimum de 2500 hectares, une surface en deçà des ambitions du roi…

Au XVIIe siècle, Gaston d’Orléans, frère de Louis XIII, reçoit en apanage le comté de Blois dont dépend Chambord. Il poursuit l’œuvre de François Ier en acquérant de nouvelles terres au sud-est du parc et en achevant sa clôture. Le domaine atteint ainsi ses limites définitives, 5440 hectares, fermés par un mur de 32 kilomètres de long, construit en moellons et mortier de chaux. C’est également à cette époque que la capitainerie royale des chasses de Chambord étend son territoire juridictionnel. Le capitaine des chasses, assisté d’un personnel nombreux, a dorénavant autorité sur une douzaine de paroisses autour de Chambord. Toutes ces terres sont soumises à des règlements stricts visant à favoriser la prolifération du gibier, en particulier l’interdiction absolue de chasser, même dans les grands domaines privés.

À la fin du XVIIIe siècle, la capitainerie attise de plus en plus la colère des habitants : le poids des règlements, la violence présumée des gardes, les atteintes au droit de chasser des nobles et les dévastations causées par le gibier trop abondant en font un symbole d’oppression et d’injustice. Les nobles, en particulier, luttent activement pour demander sa suppression au roi Louis XVI. En 1777, le souverain, sensible aux plaintes de ses sujets et reconnaissant « l’inutilité » de l’établissement (les rois n’y chassent plus depuis le règne de Louis XIV), supprime la capitainerie de Chambord pour ne conserver sur place que quelques gardes et portiers.

Entre forêts et marais

Le domaine de Chambord constitue aujourd’hui un haut lieu du patrimoine naturel français grâce à la diversité et à la richesse de son paysage, de sa faune et de sa flore. Il est recouvert à 79 % de forêt (soit environ 4300 hectares), en majorité plantée de chênes, mais aussi de pins depuis les intenses campagnes de boisement réalisées au XIXe siècle par le comte de Chambord et son administration, puis dans les années 1950. Il abrite, en outre, de nombreuses landes, prairies, friches ou zones humides (rivière, ruisseau, étangs, marais, mares) dont la préservation est une donnée essentielle du plan d’aménagement forestier et de l’inscription du site au réseau écologique européen Natura 2000. Quelque 4700 hectares, soit 87 % du territoire, ont un accès contrôlé depuis 1974 pour préserver la quiétude indispensable à la conservation de cette biodiversité.

Sous l’Ancien Régime, le paysage du parc de Chambord est tout aussi diversifié, assurant au site son caractère giboyeux et donc, son attractivité. Les animaux trouvent, comme aujourd’hui, leur subsistance et des zones de refuge tout au long de l’année. Mais il constitue alors un milieu beaucoup plus ouvert, en raison de la moindre emprise de la forêt. Celle-ci occupe essentiellement le sud du domaine, à l’orée du massif forestier de Boulogne, sur une surface approximative de 2500 hectares. Le parc abrite, en outre, des dizaines de petites exploitations agricoles tandis que de larges zones, notamment au nord, sont recouvertes de bruyères et de genêts. Quant aux terres jouxtant le cours sinueux du Cosson, ce ne sont que marécages…

Ces marais ont longtemps posé des problèmes d’inondations et d’insalubrité. L’une des préoccupations de François Ier est donc d’assainir le site, en particulier aux abords immédiats du château. Il imagine ainsi, autour de 1526-1529, un projet grandiose : le détournement d’une partie des eaux de la Loire, distante d’environ quatre kilomètres, jusqu’au pied du château. Mais devant les difficultés techniques et le coût du projet, l’entreprise avorte pour laisser place à quelques travaux partiels de canalisation du Cosson aux résultats médiocres : en peu de temps, la rivière reprend son cours initial.

Ce n’est finalement qu’aux XVIIe et XVIIIe siècles que des travaux hydrauliques de grande ampleur sont réalisés de manière efficace. Entre 1683 et 1686, puis pendant les séjours à Chambord du roi de Pologne en exil, Stanislas Leszczynski et du maréchal de Saxe, le cours du Cosson est régularisé dans toute la surface du parc, et canalisé aux abords du château autour de jardins créés sur une terrasse artificielle.

La majorité des cerfs élaphes présents aujourd’hui sur le territoire français sont issus de la souche chambourdine. Photo Domaine national de Chambord

Un conservatoire européen de la faune et de la flore

Décimée par le braconnage des années de guerre, la population de cervidés était en très fort déclin en France. En 1947, le domaine de Chambord est donc classé Réserve nationale de chasse et de faune sauvage. Son territoire clos semble en effet tout indiqué pour en faire une « pouponnière » de cerfs et, grâce au panneautage — technique très ancienne de capture grâce à des filets — participer au repeuplement des territoires forestiers. Si la sylviculture a d’abord pris le pas sur la « production » cynégétique afin de reconstituer un milieu appauvri, les captures se sont intensifiées dans les années 1970. La majorité des cerfs élaphes présents aujourd’hui sur le territoire français sont ainsi issus de la souche chambourdine.

Malgré quelques commandes de grands animaux en faveur de parcs privés, les reprises d’animaux ne sont de nos jours plus nécessaires. Le Domaine national de Chambord a donc révisé la vocation de sa réserve : il s’est engagé, avec plusieurs partenaires tels que l’Office français de la Biodivesité (OFB) ou la Fondation François Sommer, dans un programme de recherche décennal de dimension européenne pour étudier les populations de grands ongulés sauvages, en particulier les cerfs. Les enjeux de ces études sont multiples : améliorer la connaissance des espèces, suivre leur état sanitaire et définir les outils de gestion les plus efficaces pour maîtriser l’évolution des populations. Il s’agit, en outre, de mesurer l’impact des grands ongulés sur leur environnement, en particulier dans un domaine clos comme Chambord, puis de rechercher des moyens de gestion durables des écosystèmes forestiers.

Le parc a aujourd’hui pour mission de préserver la biodiversité. Photo Domaine national de Chambord

Parallèlement à ces programmes, le domaine de Chambord a rejoint le réseau écologique européen Natura 2000 dès 2006 au titre des directives « Oiseaux » et « Habitats », grâce à la richesse biologique de son milieu. La réserve de Chambord abrite en effet plusieurs espèces végétales et animales « remarquables », dont la survie est menacée en Europe. L’engagement dans ce réseau permet d’assurer une gestion concertée du territoire, respectueuse de la biodiversité, tout en y maintenant les activités économiques, cynégétiques et d’accueil du public inhérentes à ses missions.

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